Transition vers la retraite. 20 ans devant soi et une vie en plus. Qu’en faire?

Une très nette ouverture à d’autres dimensions que la seule préparation financière

Une entrevue de Marie-Paule Dessaint pour le magazine l’Actualité médicale, par Michel Dongois, avril 2012

Marie-Paule Dessaint, Ph. D. en sciences de l’éducation, fille de médecin, anime depuis bientôt 20 ans des stages de préparation à la retraite, notamment dans la fonction publique. Pour cette spécialiste des transitions de vie et du vieillissement(1), une réflexion sur le sens de la vie s’imposer alors, avec bilan des appréhensions et des aspirations.


ENTREVUE

Quoi de neuf, depuis 20 ans, dans le domaine de la préparation à la retraite?

Une très nette ouverture à d’autres dimensions que la seule préparation financière, essentielle, mais non suffisante. Les nouvelles réalités sociales accroissent le stress(2) qu’entraîne, pour beaucoup, la retraite, dans la mesure où la personne bénéficie désormais d’une espérance de vie élevée en général.

Des questions neuves surgissent alors. Comment vais-je vivre cette deuxième vie qui m’est donnée, ces années de grâce, en quelque sorte? Comment utiliser ce pouvoir que je détiens pour l’inventer chaque jour? Quoi arrêter, quoi continuer, quoi recommencer?

Comment se préparer au mieux à ce passage?

En envisageant tous les aspects, sans penser que ce que l’on vit aujourd’hui va être définitif, car les choses évoluent sans cesse. Les risques sont plus élevés pour ceux qui ne voient que l’extérieur des choses. «Pas de problème, je joue au golf, je ne vais pas m’ennuyer», m’a dit un gestionnaire à l’aube de la retraite. Bien, mais n’est-ce pas un peu court de faire reposer sur un seul hobby l’occupation des années à venir?

Qu’en est-il pour les médecins?

La qualité de la transition vers la retraite va conditionner en bonne partie la qualité du vieillissement.
Plusieurs ont tellement investi dans leur travail que leur profession a valeur d’identité quasi exclusive. Ceux qui ont ainsi exercé un métier survalorisé et de prestige trouvent souvent plus ardu de franchir l’étape post-travail. Dès les premiers mois d’arrêt, certains médecins se disent carrément coupables d’avoir abandonné leurs patients. À chacun sa formule cependant, car la profession médicale permet aussi d’arriver progressivement à la retraite.

Vous insistez beaucoup sur la période de transition. Pourquoi?

La qualité de la transition va conditionner en bonne partie la qualité du vieillissement. On quitte une rive connue pour une autre, inconnue; alors, il faut se donner le temps de la traversée, s’accorder le temps de larguer les amarres.

Pour voguer où?

Vers une liberté retrouvée. Pour le médecin, il y a comme une obligation à revenir à égalité avec les autres êtres humains. Je me suis glissée un instant dans la peau d’un docteur qui prend sa retraite, en imaginant ce que cela peut signifier: plus aucune équivoque ou ambiguïté dans mes relations à autrui; adieu la nécessaire distance aux autres que m’impose mon statut; des relations assainies, pas d’intention biaisée; fini le stress d’être sur ses gardes; un pouvoir nouveau d’être soi, attentif à l’autre autrement que comme un corps malade.
La vraie question: qui suis-je, au fond, sous mon diplôme de médecin? Quelles sont mes valeurs dominantes, vais-je revenir à mes rêves de jeunesse?

Quelle est la principale «erreur» que vous constatez au premier temps d’une retraite?

Vouloir rattraper tout de suite, donc trop vite, les occasions perdues, cas classique chez certains baby-boomers. Comme le couple a désormais du temps en commun, Madame veut voyager, Monsieur, lui, veut juste… ne rien faire. «J’ai dormi», m’a répondu un gestionnaire à qui je demandais ce qu’il avait fait durant sa première année de retraite.

Ne pas s’engager trop vite, par peur du vide, se donner un temps d’exploration, et de repos aussi. Je suggère par ailleurs de pratiquer une activité de transition, qui donnera au jeune retraité le goût de se lever chaque matin, quitte à l’abandonner après. Quand on a 15 ou 20 ans devant soi, cela ne vaut-il pas la peine de bien vivre la période d’exploration, comme on l’a fait à l’adolescence, quand on préparait sa future profession?

Les femmes de carrière se comportent-elles différemment des hommes, quand vient le temps de la retraite?

Non. Dans la dernière décennie, j’ai vu évoluer bien des femmes parvenues à des postes de haute direction. Beaucoup ne savaient pas décrocher du travail, suivant sur ce point la même trajectoire que les hommes. On ne change pas radicalement parce qu’on entre dans la retraite, on continue d’être soi. D’où l’importance de continuer à créer, à apprendre, à honorer ses valeurs.

Incidemment, j’ai toujours été intriguée de constater qu’en médecine, une profession d’aide, l’acte technique est plus valorisé que le volet relationnel. Pour certains médecins, la retraite peut alors consister à revenir à cette impulsion première d’aider les autres, mais autrement.

Quand choisir de prendre sa retraite?

Les praticiens s’estiment parfaitement capables de déterminer eux-mêmes le moment de partir. Pourtant, ces observateurs extérieurs que sont les pharmaciens et les infirmières en doutent fortement, comme l’illustre un récent sondage(4), mené en France. Un sondage qu’il faut certes prendre avec un grain de sel, mais le titre en est éloquent: Infirmières et pharmaciens mettraient bien les vieux docteurs à la retraite forcée.

Il est vrai qu’on est souvent mauvais juge de soi-même. Et cela vaut d’autant plus pour ceux qui sont au sommet de la pyramide sociale, comme les médecins, ou les hauts dirigeants. Beaucoup vivent vers la cinquantaine une situation particulière. Ces gens au sommet, qui va les dorloter, eux? Ils ont l’argent, le pouvoir, certes, mais ils sont seuls aussi. Il leur faut donc redoubler de vigilance, vers la cinquantaine, pour bien (se) préparer (à) la retraite.

Cet âge a-t-il une incidence particulière?

Oui, c’est au tournant de la cinquantaine (47-54 ans)(3) qu’on retrouve le plus haut taux de suicide, que l’on entrevoit souvent de gros bouleversements, comme les premiers ennuis de santé. Cette époque du mitan de la vie, au sens large du terme, impose aussi de remettre du sens à sa vie, mais un sens qui ne dépend que de soi désormais, et non plus seulement dicté de l’extérieur.
C’est à cet âge aussi que l’on se sépare le plus. On estime que le quart des couples se séparent dès la première année de retraite. Soudain, on découvre que l’on n’a plus aucune affinité ni projet en commun. L’homme et la femme se sont perdus de vue au fil du temps.

Qu’est-ce qui figure dans les premiers critères de réussite d’une retraite, d’après votre expérience?

Chaque cas est particulier, mais on peut mentionner, entre autres, la grand-parentalité et la générativité. Celle-ci concerne la transmission des connaissances et des compétences aux plus jeunes. Faire du mentorat par exemple aide à vivre une transition plus en douceur. Cependant, la lassitude peut avoir, sur certains médecins qui se sont brûlés dans leur clinique, un impact plus grand que le bénéfice de l’expérience.

Enfin, bien sûr, l’état de santé joue un rôle majeur dans la qualité de vie à la retraite.

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NOTES:

1. Auteure, Cap sur la retraite, 25 repères pour franchir les transitions, Flammarion Québec, 2011, 26,95$. www.marie-paule-dessaint.com 

2. La retraite cote 45, sur 100, sur l’échelle Holmes et Rabe d’évaluation du stress. Elle prend en compte 42 événements traumatisants, dont: mort d’un conjoint (100); divorce (73) ; séparation d’avec le conjoint, prison, mort d’un proche (63); blessure ou maladie physique (53) ; mariage (50) ; licenciement (47); retraite, réconciliation avec le/la conjoint/e (45).

3. Âge moyen des médecins québécois, toutes spécialités confondues: 52,7 ans. Plus de 55 % ont dépassé 50 ans et 1163 médecins actifs, 70 ans, au 11 décembre 2011. Source: CMQ.

4. Sondage du Journal international de médecine, JIM: http://www.jim.fr/e-docs/00/01/FB/94/document_actu_pro.phtml

* http://www.professionsante.ca 
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Ce texte est reproduit avec autorisation de l’Actualité médicale

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