Les faux souvenirs
Répétés ou entendus, ils s’infiltrent dans nos vrais souvenirs
Par Marie-Paule Dessaint, docteure en sciences de l’éducation, auteure de 17 livres, conférencière et biographe
Celui qui pense qu’on ne peut changer le passé, c’est qu’il n’a pas encore écrit ses Mémoires. – Robin Williams
On ne peut aborder le sujet de la mémoire et de ses ennemis sans parler des faux souvenirs.

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S’ils sont le plus souvent normaux et sans grandes conséquences, d’autres peuvent transformer des pans entiers de notre personnalité.
D’autres enfin, lorsqu’ils ont été induits par des tiers, peuvent détruire des vies et des familles.
Les faux souvenirs sont des événements jamais advenus que nous sommes pourtant persuadés d’avoir vécus, vus ou entendus.
Dans le cerveau, ils activent des zones semblables à celles des vrais souvenirs.
À force d’être répétés, ils s’infiltrent dans notre histoire au point de modifier, à notre insu, certaines de nos croyances et de notre identité.
Même les mythomanes finissent par croire à leurs propres mensonges à force de les redire.
Nos propres faux souvenirs : pas si grave
Certains faux souvenirs sont tout à fait normaux.

Pour le neuroscientifique cognitiviste Sergio Della Sala, ils seraient même le signe d’un cerveau en bonne santé.
Nous en fabriquons tous lorsque nous racontons ou écrivons des événements de notre vie passée.
Pour ce faire, notre cerveau opère une sélection parmi un vaste enchevêtrement de souvenirs issus de notre mémoire épisodique (notre histoire personnelle).
Ces souvenirs ne comportent pas d’encodage rigide et se modifient au fil du temps.
Ils sont colorés, enjolivés ou transformés par nos sens, nos émotions et les événements récents qui viennent réveiller notre passé.
Notre vision du monde change, nos souvenirs aussi
Le bon vieux temps : tout ce que la mémoire range dans ses débarras en gommant le médiocre pour ne retenir que le meilleur. – Philippe Bouvard
Notre vision de la vie se modifie constamment, tout comme l’interprétation que nous faisons de nos expériences, ce qui nous amène à reconstruire inconsciemment nos souvenirs.
Nous ne racontons pas une rupture amoureuse ou un événement marquant de la même façon à 20, 40 ou 60 ans.
À vingt ans, une rupture est un drame absolu ; avec le recul des années, elle devient parfois un soulagement salutaire ou une étape nécessaire.
Comme les souvenirs de notre histoire personnelle ne sont pas évoqués quotidiennement, ils s’étiolent et certaines bribes finissent par s’effacer.
De faux souvenirs viennent alors combler les vides pour bâtir une narration cohérente.
Le choix de ces ajouts inconscients permet généralement de conforter l’idée que nous avons de nous-mêmes et de notre identité.
Nous sommes aussi fortement influencés par les récits que les autres colportent sur notre compte.
Demandez à vos grands-parents !

Pour comprendre ce phénomène, il suffit d’écouter les récits familiaux ou historiques de nos aînés.
Vérifiés auprès d’autres témoins ou des archives de l’époque, leurs récits comportent souvent des distorsions de bonne foi.
De même, deux amis ou conjoints racontant un événement partagé (un voyage, un accident, une naissance) offrent souvent des versions divergentes, chacun étant persuadé de détenir la vérité exacte à travers le filtre de sa propre subjectivité.
Les faux souvenirs induits : un danger bien réel
Notre cerveau est une éponge qui s’imbibe de suggestions. – Francis Picabia
Lorsque de faux souvenirs sont implantés artificiellement lors d’entretiens psychothérapeutiques, leurs conséquences peuvent être dramatiques.

Le scandale des années 1980 aux États-Unis l’a tristement illustré, alors que des patients ont été persuadés d’avoir subi des abus sexuels infantiles imaginaires.
D’après le psychologue Robert A. Baker, en 1985, une large part des cas déclarés s’est révélée infondée, alimentée par des questions suggestives, non neutres et orientées de thérapeutes incompétents.
L’expression « faux souvenirs induits » a d’ailleurs été consacrée par le mathématicien Peter P. Freyd, faussement accusé par sa fille alors engagée dans une thérapie sujette à caution.
Pour ces patients, le faux souvenir finit par devenir une réalité psychologique incontestable dont il est extrêmement difficile de se déconditionner.
En mars 2016, le psychologue Hubert Van Gijseghem a publié un article éclairant sur le site de l’Ordre des psychologues du Québec pour faire le point sur cet épineux sujet de la détection des faux souvenirs en milieu clinique.
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